Thomas Kunio Takeda

Récit écrit / compte récit de Kunio Takeda, vers 1976 – Transcrit du manuscrit et révision by Sara Breitkreutz, le 28 décembre 2024

Septembre 1946 – nous arrivons à Montréal en train, cinq ou six familles, en provenance de Transcona, au Manitoba, l’une des escales de notre périple vers l’Est. 

Farnham est une petite ville tranquille d’environ cinq à six mille habitants, située à une quarantaine de milles au sud-est de Montréal. La région est relativement plate, traversée par une rivière pittoresque et paisible qui longe sa rue Principale. 

Nous avons été conduits à nos quartiers, un ancien camp de prisonniers de guerre allemands situé en périphérie de la ville, entouré d’une clôture de barbelés. Toutefois, nous avons vite appris que ces clôtures n’avaient pas pour but de nous maintenir en captivité. 

Environ neuf ou dix familles y étaient déjà installées à notre arrivée. Quelques-uns des premiers arrivants ont eu la chance d’être logés dans une assez grande et belle maison, louée, sans doute, par le gouvernement. La majorité a été logée dans des colis préfabriqués compartimentés d’environ vingt pieds sur quarante-huit pieds. Je crois qu’il y avait trois ou quatre familles par baraquement. Certains ont été logés dans d’autres grands bâtiments administratifs sur le terrain du camp, dont l’un servait de réfectoire. Cela évoquait des souvenirs de Hastings Park, en Colombie-Britannique. 

Cependant, la connaissance du caractère temporaire de notre séjour dans l’Est et de notre futur établissement dans nos propres maisons a rendu ces conditions de vie [précaires] un peu plus tolérable.

Mes souvenirs d’il y a une trentaine d’années ne sont pas très clairs, mais il semble que la plupart d’entre nous – une vingtaine de familles environ – y aient passé l’hiver, tissant des nouveaux liens et dessinant les plans de notre avenir. Certaines familles avaient déménagé en ville avant même cet hiver-là. Il s’agissait principalement de celles dont les enfants étaient grands et qui, soit par leurs propres moyens, soit avec le soutien d’amis ou de proches déjà sur place, avaient réussi à trouver un emploi et un logement, ou foyer.

Les sœurs de Kunio Takeda, Ruriko, Tamiko et Naomi, portant des kimonos devant leur maison, qui était construit avec la moitié d’un bâtiment militaire transporté du camp de relocalisation de Farnham vers un terrain acheté par les Takedas sur la rue Bedford. Photographie fournie avec l’aimable autorisation de la famille Takeda.

Au printemps 1947, environ la moitié des familles avaient choisi de refaire leur vie ailleurs. Elles sont parties les unes après les autres, beaucoup vers Montréal, d’autres vers diverses villes en Ontario, et certaines retournant même en Colombie-Britannique. Les familles qui ont décidé de rester ont acheté des maisons ou des terrains en périphérie de la ville. Autrement, elles ont construit leur habitation, ou bien ont reçu du gouvernement la moitié de baraquements préfabriqués, livrés par camion-remorque sur leurs lots. Comme, dans la plupart des cas, nous étions en dehors des limites de la ville, nous n’avions pas d’installations d’eau courante ni d’égouts. Je me souviens d’ailleurs que l’une des premières choses à faire fut que tous les hommes des familles de Bedford Road (où s’étaient établies sept familles) se sont entraidés pour creuser les puits nécessaires à leur approvisionnement en eau. Cela s’est fait en enfonçant des tuyaux de trente à trente-cinq pieds dans le sol et en évacuant le sable et les débris rocheux avec l’eau fournie par Monsieur Haman. C’était notre seul voisin canadien-français, un homme aimable et serviable qui parlait un anglais suffisamment rudimentaire pour être compris. Grâce à cet élan de solidarité, chacun disposait de son propre approvisionnement en eau en une semaine environ. Il était heureusement préférable que nous soyons isolés « en pleine cambrousse » car nous avons dû recourir aux bonnes vieilles toilettes extérieures pendant un certain temps, le temps d’installer un système d’assainissement adéquat.

Le patriarche de la famille Takeda et ses quatre fils, photographiés devant leur maison à Farnham, Québec. Photographie fournie avec l’aimable autorisation de la famille Takeda.

Dès leur arrivée à Farnham, les enfants furent immédiatement /d’emblée inscrits dans les écoles primaires anglophones du coin. Quant aux jeunes qui fréquentaient le secondaire, ils prenaient l’autobus jusqu’à Cowansville, une ville des Cantons-de-l’Est située à treize milles au sud de Farnham. Ils y ont été très bien accueillis et se sont vite intégrés. Plusieurs ont excellé dans leurs études et activités, remportant de nombreuses distinctions.

Étudiants de l’école élémentaire de Farnham, vers 1900. Photographie fournie avec l’aimable autorisation de Mme Adelaide Langtree.

Au début de l’année, ceux qui travaillaient ont trouvé des petits boulots ici et là, jusqu’à ce qu’ils trouvent leur place parmi la main-d’œuvre des grandes usines industrielles de la région. La bonne réputation établie par les premiers embauchés dans ces usines a facilité l’intégration de ceux qui les ont suivis. De manière générale, les Japonais s’étaient forgé une réputation de travailleurs assidus et compétents, et n’ont eu aucune difficulté à trouver de l’emploi. Certains ont même gravi les échelons jusqu’à des postes de supervision, en dépit de la langue.

Au fil des ans, certaines familles dont les enfants atteignaient l’âge des études supérieures, ont décidé de déménager vers d’autres villes, selon les opportunités. D’autres sont partis par insatisfaction professionnelle ou par désir de meilleures conditions de vie, et certains pour des raisons sociales. En 1962, des douze familles initialement installées, il n’en restait plus que quatre. La plupart de leurs enfants avaient déménagé, s’étaient mariés et établis ailleurs, fondant leurs propres familles et poursuivant leur avenir professionnel. Cinq enfants issus de ces douze familles fondatrices ont cependant choisi de s’établir à Farnham, épousant des membres de la communauté anglophones ou francophones.

Thomas Kunio Takeda

La famille Takeda devant leur maison à Farnham, Québec. Les Takedas faisaient partie des 11 familles Canadien d’origine japonaise qui sont restées à Farnham après 1947. Photographie fournie avec l’aimable autorisation de la famille Takeda.
Torao Takeda
1902 – ?
Dai Yamada
1908 – ?
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