Famille Takeda

Écrit par Takeshi Fukushima

Le 29 septembre 1946, la famille Takeda est arrivée à Farnham, au Québec. Ayant quitté le camp d’internement de Tashme, et après un séjour de six mois à Transcona, Winnipeg, période durant laquelle les infrastructures de Farnham étaient sans doute en préparation, ils ont été logés dans une maison qu’ils partageaient avec une autre famille. Bien que les Takeda se soient initialement inscrits pour partir au Japon après la fermeture des camps d’internement, la naissance de leur fille Tamiko et la situation précaire du Japon d’après-guerre les ont convaincus de se déplacer vers l’Est et de rester au Canada. La famille n’avait d’autre solution d’hébergement d’après-guerre que l’auberge de Farnham (Farnham Hostel), car elle ne connaissait personne d’autre sur la côte Est.

À l’auberge de Farnham, les Takeda se souviennent qu’ils prenaient leurs repas aux longues tables du réfectoire, aménagé dans les anciennes casernes militaires, avec les autres résidents. Le séjour des Takeda à Farnham a coïncidé non seulement avec celui d’autres Canadiens d’origine japonaise mas aussi avec la présence de prisonniers de guerre allemands qui y étaient hébergés sur ce site. Toutefois, les hommes et les enfants plus âgés de la famille Takeda passaient le plus clair de leur temps loin de Farnham, à la recherche d’un emploi. Ils ont trouvé du travail chez St Lawrence Rubber Co. Ltd., à Farnham Stamping et dans des usines de tabac. Le père des enfants, Torao Takeda, a également obtenu un poste de plombier auprès du ministère fédéral du Travail, pour lequel il gagnait vingt dollars par mois, en plus d’être logé et nourri avec sa famille.

Pour les enfants Takeda, à sept frères et sœurs dans une petite maison, la vie se passait principalement à l’extérieur, qu’il pleuve ou qu’il vente. Leur maison étant située à côté d’un champ, les autres enfants du quartier venaient souvent y jouer. Parmi eux, on comptait des enfants japonais, anglais et français. Les plus jeunes de la fratrie Takeda suivaient des cours à l’École intermédiaire de Farnham (Farnham Intermediate School), tandis que les plus âgés allaient à la Cowansville High.

Les Noëls à Farnham étaient l’occasion de nombreuses traditions différentes. Chaque année, toute la famille Takeda se rendait dans les bois pour couper un sapin de Noël pour leur maison. Les familles de la région de Farnham se rendaient également visite, et les parents organisaient des fêtes où ils s’asseyaient autour des tables pour chanter des chansons japonaises. Les enfants japonais plus âgés organisaient des soirées dansantes rythmées par le rock-and-roll. Leurs jeunes frères et sœurs se faufilaient en bas pour observer l’agitation. C’était aussi la saison pour de nouveaux vêtements, notamment des robes de Noël pour les enfants, confectionnées chaque année par Midori. Pour certains des enfants Takeda, c’était la seule fois qu’ils recevaient de nouveaux vêtements, et non des vêtements de seconde main. À l’approche du Nouvel An, leur grand-mère préparait du poulpe pour la famille, mais elle ne manquait pas de pourchasser ses petits-enfants terrifiés à travers la maison avec l’animal. 

En fait, les souvenirs les plus vifs des Takeda à l’auberge de Farnham tournaient souvent autour de la nourriture. La famille se souvient des mères japonaises préparant des senbei pour les événements locaux, ainsi que des pique-niques qu’elles organisaient de l’autre côté de la rivière avec d’autres familles. Une fois par mois, la famille Miyamoto se chargeaient des courses d’épicerie pour les familles japonaises de Farnham, ramenant dans sa grande voiture familiale des caisses d’ormeau et des sacs de riz. Le lait était livré en bouteilles par charrette, de même que des pains et des blocs de glace. La famille cueillait des crosses de fougère sauvages, des haricots et des baies. Dai, la mère des enfants, préparait des pommes de terre frites, du bacon et du riz, ainsi que du chou et des oignons hachés avec de petits morceaux de spam coupés en dés. Bien qu’elle ne lise pas beaucoup l’anglais, elle a appris de nombreux plats canadiens en regardant l’émission The Galloping Gourmet à la télévision. Chaque fois que Torao se rendait à Montréal, il allait au quartier chinois et ramenait de nombreux desserts variés à sa famille. Bien sûr, les enfants savaient aussi que leur père aimait cacher des biscuits digestifs et d’autres bonbons un peu partout dans la maison, et se réjouissaient de les dénicher à son retour de la ville.

Bien sûr, les souvenirs qu’ils gardaient de l’auberge de Farnham n’étaient pas tous agréables. Les enfants Takeda ont été victimes de propos racistes de la part de certains enfants francophones de la région. De plus, la famille a constaté le départ progressif de leur communauté japonaise, qui cherchait de meilleures opportunités à Montréal, Toronto et ailleurs au Canada. Malgré cela, la famille Takeda est restée à Farnham même après la fermeture de l’auberge, et plusieurs de ses enfants y vivent toujours aujourd’hui.